Méthode

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Le Corps du papier

Je commence par choisir une feuille, principalement en raison de son format et je me penche sur son papier.
Je le regarde, je le prends dans mes mains, le soupèse, le caresse de la paume, le frotte à mes joues. Je regarde ce qu’il fait de la lumière comment il la boit et la recrache. J’observe la transparence que les ombres de son grain ont lorsque le soleil l’effleure. Je me demande quel est son éclat. Je le regarde comme on contemple un visage.

Maintenant on se connait, on se désire.

J’allonge la feuille sur une table avec l’affection qui est portée au futur sacrifié et des dix doigts, sans outils, je rabat les bords afin qu’ils s’embrassent. De cette union qui n’avait jamais eu lieu et qui ne se reproduira pas, nait un pli.
Je l’ouvre, la retourne pour lui faire la même chose dans son dos et la déplie à nouveau.

Nous savons elle et moi qu’à l’endroit de la pliure le papier est devenu si fragile qu’il ne saurait être sauvé que par la crise; que pour faire quelque chose du tout il va falloir une séparation.

Le un deviendra deux et c’est irréversible.

Ran4 - Déchirage des papiers / Musique de Philippe Katerine: "Parlez-vous anglais Mr. Katerine ?"

La déchirure de la séparation

Le rituel de gestes consciencieux reprend jusqu’à l’obtention de 2, 4, 8, 16, 32, 64, 128, 256… divisions du format. Quelque soit la taille des morceaux obtenus ils auront tous le même rapport hauteur / largeur que l’original.

C’est une homothétie.


Les pliures ressemblent à des bourrelets : excroissances rectilignes qui quadrillent la surface de la feuille et bouleversent sa structure en son sein. Elles invitent à la rupture.
Alors c’est avec les deux mains fermement à plat, de chaque coté de la ligne que le papier se déchire, lentement, comme on imagine la dérive des continents.

Les bords peluchent.

Les franges hirsutes nous adressent un regard d’orphelin et portent en pleurant la preuve d’un acte qui, bien que délicat et attentionné, est violence. C’est que la chair du papier est mis au jour et saigne. Il arrive même qu’avec l’écartement des parties , semblables à des vergetures, apparaissent de façon ramifié des réseaux nuançant la lumière.

La feuille scarifiée aux marges ébouriffées et bruyantes est certes devenue petite mais maintenant elle est nombreuse.

La maltraitance et la couleur

Avant notre rencontre la feuille s’étalait à l’horizontal maintenant petits bouts sur petits bouts elle s’élève à la verticale. Une stèle fragile, en équilibre. Elle qui était espace plan devient volume en attendant que d’autres la rejoigne.


Arrivent les temps de l’éducation, de la maltraitance et des outils.

Pour bien procéder il faut se projeter, avoir une vision de la tonalité finale, organiser le façonnage dont le but est de recevoir la lumière pour mieux la rendre. Le travail de monotype devient pour le papier celui du vécu, de la vieillesse accélérée, des marques et des cicatrices.
Et puisqu’il faut prêcher le vrai pour connaitre le faux alors si je vois bleu je mets de l’orange, si j’imagine vert j’applique le rouge, si je pense lisse je pose du grain et ainsi pour chaque chose. Monde du miroir, négatif du voulu, vérité du fond de la rétine celle d’avant l’action du cerveau et de la perception. Si le papier s’avère têtu alors il faut l’attendrir, le désagréger, semer le doute en lui sans qu’il ne s’en rende compte – lui donner de l’eau, le gaufrer. Les leçons entrent par à-coups dans sa masse, s’infusent en elle.

Il est piégé: aucun retour en arrière n’est possible.

C’est en respectant scrupuleusement cette grammaire, en restant au maximum de mes capacités rigides que va se produire l’accident -l’étonnante sortie de route. Il faut être fatigué, être entré dans un corps mécanique, trop habitué, pour que tombent du ciel les difficultés et les surprises angoissantes et merveilleuses que le hasard apporte avec lui.

C’est alors seulement qu’il est gentil de laisser le papier se reposer; en groupe, côte à côte, en famille, entre amis.

Après un temps le processus reprend. L’idée de départ se pose sur l’épiderme et l’orange se couvre de bleu, le rouge se mêle au vert, le grain est lissé et la réserve comblée. Toutes sortes de bactéries, de pigments, d’épices, de végétaux présents dans mon environnement direct s’invitent. Les papiers à ce moment ont déjà pris plusieurs tonnes de pression entre les rouleaux de la presse, heureuse d’avoir fait son oeuvre. Ces corps de papiers écrasés ne sont plus transparents de part en part mais de la surface au fond et on peut les lire comme on peut lire dans le fond des yeux.

C’est alors enfin qu’il est gentil de laisser le papier se reposer; en groupe, côte à côte, en famille entre amis.

Ran4 – La couleur – « J’aimerai donner autant d’amour que j’en ai reçu » / Musique de Philippe Katerine: « 78-2008 »

La réunion, la foule et le peuple

Cicatrisés, apaisés et pleins, nous sommes prêts les monotypes et moi à parachever l’œuvre; à faire émerger le monde déjà présent dans chaque individualité.

Je les sors du rang et les dispose un à un sur le sol.

Les formations se font et se défont. Les lignes bougent. Les stratégies s’échafaudent.
Petit à petit le groupe se crée. Un bloc se forme, le chiffre devient nombre et le nombre fini par être unité.

Paysage, corps, carte, visage, cieux, univers, armure, foule, culture, peuple ou océan, peut importe le nom qu’on lui voit pourvu que la cohérence soit dite.

Pérenne ou éphémère, libre ou mis en bière ce sera la décision commune de la couleur et du papier. Moi en simple notaire je veillerai à ce que la volonté s’accomplisse.

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